Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /Fév /2010 22:18
J’ai déjà évoqué cette question, mais permettez-moi, ici, de l’approfondir : Les faramineux revenus que s’adjuge une infime petite élite de grands patrons ou de grands financiers non créateurs d’entreprise (héritiers, ex-hauts fonctionnaires cooptés ou promus par le pouvoir politique, voire spéculateurs), ont été peu à peu banalisés.

Or, ce creusement (inconcevable il y a encore une trentaine d’années) des inégalités devrait nous poser une quadruple question : sociale, philosophique, morale et économique.

Sociale

Quel est le niveau au-delà duquel les inégalités deviennent inadmissibles parce qu’indécentes – pour ne pas dire obscènes – socialement ? Rappelons-le : avant-guerre, l’industriel Ford évoquait un rapport de 1 à 10 entre un grand patron et ses salariés ; après-guerre, le banquier Morgan de 1 à 20, et d’autres – a mi-voix – de 1 à 30 ou 40.

Nul n’avait imaginé qu’on atteindrait des éventails de 1 à 400 pouvant culminer de 1 à 1000 ou plus dans le cas d’Antoine Zacarias, l’ex-patron de Vinci drivé par Alain Minc. L’équivalent de 400 000 années de travail accumulées en 6 ans...

J’ai moi-même été « patron » pendant 23 ans. Chef d’entreprise, si on préfère. Dont le chiffre d’affaires était plus élevé que celui d’une PME. J’ai pu gagner jusqu’à 6 fois le salaire le plus bas. Et je trouvais cela beaucoup. Alors 400 ou 600 fois !

Que s’est-il passé qui explique un tel écartèlement ? La prise de pouvoir des actionnaires au détriment des « managers », la submersion de l’économie réelle productive par l’économie financière virtuelle et la suppression des tranches marginales de l’impôt progressif sur le revenu qui taxait, y compris aux Etats-Unis après-guerre, à 80 % ou plus le surplus gagné au-delà d’un niveau d’indécence.

La seule façon, non dirigiste, de limiter les rémunérations qui transgressent le seuil d’obscénité, serait évidemment de rétablir, aujourd’hui, ces tranches soumises à la surtaxation.

Philosophique

Un rapport de 1 à 40 (ce qui est beaucoup) peut se justifier par une différence de compétences, d’instruction et de diplômes, de mérite, de taux d’activité, d’effiscience ou même de résultats.

Mais de 1 à 400, ou plus ? Qui travaille 400 fois plus qu’un autre ? Peut afficher 400 fois plus de connaissances ou de diplômes, de mérite ou même de résultats ? Qui court 400 fois plus vite, pense 400 fois mieux, agit 400 fois plus efficacement ? Pas seulement par rapport à un manœuvre (car, là, le rapport de revenus est de 1 à 800), mais par rapport à un professeur agrégé, par exemple ? Ou même à un instituteur ?
 
Tout le monde sait, en réalité, que cela n’a rien à voir, que tel grand patron ou grand financier qui bat des records de rémunération doit tout à un héritage, aux circonstances qui l’ont placé en situation de pouvoir, aux soutiens politiques dont il a bénéficié, etc.

Combien des bénéficiaires de ces hyper revenus ont mené une entreprise au désastre ou ont eux-mêmes sombré dès lors qu’ils n’étaient plus en situation de diriger ? L’ex-PDG de Péchiney, qui se fit avaler catastrophiquement par une autre boîte, raflât 10 millions au passage. Combien d’« homme d’affaires de l’année » ou de « patron de l’année » qui, une fois écarté pour cause d’échec, se sont tout simplement évaporés dans la nature ?

En vérité, l’inégalité, au-delà d’un certain stade, ne se justifie par aucune différence qualitative, par aucune hiérarchie de mérite, même pas, la plupart du temps, par une effiscience sanctionnée par le marché.
Quel produit de même type et de même catégorie qu’un autre (car un homme, par définition, fait partie de la même espèce qu’un autre homme, un actif est catégoriellement comparable à un actif, comme un diplômé à un diplômé), le marché valoriserait-il, spontanément, à 300 ou 400 fois la valeur d’un autre ?

Jean-Marie Messier, ex-PDG de Vivendi, a laissé croire que ses revenus pharaoniques correspondaient à ceux que lui aurait assuré le marché américain. Il s’est, effectivement, installé aux Etats-Unis ; mais il n’y valait plus grand chose. Et qui a proposé à l’ex-patron de Vinci, le fameux Antoine Zacarias, des revenus correspondants, ne fût-ce à un tiers de ceux qu’il s’octroyait ? Personne, évidemment.

En fait, les inégalités de revenus ont largement dépassé le plafond au-delà duquel la philosophie même du système tout entier s’en trouve ruiné.

Morale

La remarque est certes subjective. Mais dès lors qu’il n’y a plus aucune justification rationnelle ou éthique à une répartition radicalement inéquitable de richesses ou à une amplitude de revenus – d’autant que l’utilité collective (et spirituelle encore moins) de ce que récompensent certains gains ahurissants n’est jamais prise en compte -, le socle moral sur lequel repose cette logique économique s’effondre.

Ici, l’éthique laïque concorde avec tous les textes d’aspiration religieuse. Jaurès et Bernanos se rejoignent.

Economique

Même si on laissait de côté l’aspect social, philosophique et moral de l’ampleur des inégalités que la logique néolibérale a engendré, on aurait du – on devrait – s’y attaquer frontalement, car il était fatal qu’elle engendrât une crise économique majeure. Il n’est nul besoin d’avoir obtenu un diplôme d’HEC pour le comprendre.
 
Examinons ce qu’était la situation des Etats-Unis en 2007 (comme en 1929 d’ailleurs) : d’un côté, mais au profit d’une minorité, une accumulation inouïe de moyens financiers susceptibles de booster une croissance productive, et, de l’autre, soit une stagnation relative des revenus de 70 % des classes moyennes, soit un recul des rémunérations des travailleurs salariés. Et donc, une consommation incapable de suivre, par insuffisance du pouvoir d’achat, le surplus d’offres accumulées, lui-même exacerbé par le surplus de nouveaux besoins artificiellement créés.
 
Résultat ? Pour éviter la crise (ou pour la retarder mais, du même coup, on l’a amplifié), on a dopé artificiellement la consommation par une incitation compulsive au crédit. Le summum a été atteint avec la diffusion de crédits hypothécaires immobiliers au sein d’une population très pauvre, laquelle ne prenait ce risque fou qu’en anticipant sur le grossissement continu de la bulle immobilière qui valorisait ses hypothèques.

Que la bulle éclate et c’était la catastrophe. C’est très exactement ce qui s’est passé.
C’est donc bien l’aggravation de la structure fondamentalement inégalitaire du système qui a généré la grande crise, en particulier aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

En France, le système social beaucoup plus redistributif et le poids de l’Etat (ce que, précisément, les néolibéraux dénoncent) ont joué le rôle d’un édredon qui a (relativement) amoindri la brutalité de la catastrophe.

Ce qui s’est creusé, ce n’est pas l’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres. Mais entre les 1 % du haut et les 60 % du bas et du milieu. Entre les revenus du grand capital et celui du petit et moyen capital. Retenons ce chiffre éloquent : entre 1998 et 2006, 90 % de la population a vu ses revenus déclarés augmenter de près de 5 % (4,6 % exactement), 1 % de plus de 19,4 %, 0,1 % de plus de 32 % et 0,01 % de 43 %.
 
La question sociale d’aujourd’hui n’est plus seulement celle des exclus, elle est aussi celle des outrageusement inclus.

Vendredi 12 Février 2010
Jean François Kahn
Par dlj09 - Publié dans : Divers
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Dimanche 27 décembre 2009 7 27 /12 /Déc /2009 20:29

Démographe et historien, Emmanuel Todd, 58 ans, est ingénieur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED).

Inspirateur du thème de la fracture sociale, repris par Jacques Chirac lors de sa campagne présidentielle de 1995, il observe depuis longtemps la coupure entre élites et classes populaires. Il livre pour la première fois son analyse du débat sur l'identité nationale. Sans dissimuler sa colère. "Si vous êtes au pouvoir et que vous n'arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature", estime-t-il.

Que vous inspire le débat sur l'identité nationale ?

Je m'en suis tenu à l'écart autant que possible, car ce débat est, à mes yeux, vraiment pervers. Le gouvernement, à l'approche d'une échéance électorale, propose, je dirais même impose, une thématique de la nation contre l'islam. Je suis révulsé comme citoyen. En tant qu'historien, j'observe comment cette thématique de l'identité nationale a été activée par en haut, comme un projet assez cynique.

Quelle est votre analyse des enjeux de ce débat ?

Le Front national a commencé à s'incruster dans le monde ouvrier en 1986, à une époque où les élites refusaient de s'intéresser aux problèmes posés par l'intégration des populations immigrées.

On a alors senti une anxiété qui venait du bas de la société, qui a permis au Front national d'exister jusqu'en 2007. Comme je l'ai souligné dans mon livre, Le Destin des immigrés (Seuil), en 1994, la carte du vote FN était statistiquement déterminée par la présence d'immigrés d'origine maghrébine, qui cristallisaient une anxiété spécifique en raison de problèmes anthropologiques réels, liés à des différences de système de moeurs ou de statut de la femme. Depuis, les tensions se sont apaisées. Tous les sondages d'opinion le montrent : les thématiques de l'immigration, de l'islam sont en chute libre et sont passées largement derrière les inquiétudes économiques.

La réalité de la France est qu'elle est en train de réussir son processus d'intégration. Les populations d'origine musulmane de France sont globalement les plus laïcisées et les plus intégrées d'Europe, grâce à un taux élevé de mariages mixtes. Pour moi, le signe de cet apaisement est précisément l'effondrement du Front national.

On estime généralement que c'est la politique conduite par Nicolas Sarkozy qui a fait perdre des voix au Front national...

Les sarkozystes pensent qu'ils ont récupéré l'électorat du Front national parce qu'ils ont mené cette politique de provocation, parce que Nicolas Sarkozy a mis le feu aux banlieues, et que les appels du pied au FN ont été payants. Mais c'est une erreur d'interprétation. La poussée à droite de 2007, à la suite des émeutes de banlieue de 2005, n'était pas une confrontation sur l'immigration, mais davantage un ressentiment anti-jeunes exprimé par une population qui vieillit. N'oublions pas que Sarkozy est l'élu des vieux.

Comment qualifiez-vous cette droite ?

Je n'ose plus dire une droite de gouvernement. Ce n'est plus la droite, ce n'est pas juste la droite... Extrême droite, ultra-droite ? C'est quelque chose d'autre. Je n'ai pas de mot. Je pense de plus en plus que le sarkozysme est une pathologie sociale et relève d'une analyse durkheimienne - en termes d'anomie, de désintégration religieuse, de suicide - autant que d'une analyse marxiste - en termes de classes, avec des concepts de capital-socialisme ou d'émergence oligarchique.

Le chef de l'Etat a assuré qu'il s'efforçait de ne pas être "sourd aux cris du peuple". Qu'en pensez-vous ?

Pour moi, c'est un pur mensonge. Dans sa tribune au Monde, Sarkozy se gargarise du mot "peuple", il parle du peuple, au peuple. Mais ce qu'il propose aux Français parce qu'il n'arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c'est la haine de l'autre.

La société est très perdue mais je ne pense pas que les gens aient de grands doutes sur leur appartenance à la France. Je suis plutôt optimiste : quand on va vraiment au fond des choses et dans la durée, le tempérament égalitaire des Français fait qu'ils n'en ont rien à foutre des questions de couleur et d'origine ethnique ou religieuse !

Pourquoi, dans ces conditions, le gouvernement continue-t-il à reprendre à son compte une thématique de l'extrême droite ?

On est dans le registre de l'habitude. Sarkozy a un comportement et un vocabulaire extrêmement brutaux vis-à-vis des gamins de banlieue ; il les avait utilisés durant la campagne présidentielle tandis qu'il exprimait son hostilité à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne dans un langage codé pour activer le sentiment antimusulman. Il pense que cela pourrait marcher à nouveau.

Je me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans - comme en Afghanistan ou sur l'Iran - n'est pas pour lui un élément du jeu intérieur. Peut-être que les relations entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, c'est déjà pour lui de la politique extérieure ? On peut se poser la question...

Si vous êtes au pouvoir et que vous n'arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature. Comme un réflexe conditionné. Mais quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu'elle a été pratiquée avant-guerre.

Quels sont les points de comparaison avec cette période ?

Un ministre a lui-même - c'est le retour du refoulé, c'est l'inconscient - fait référence au nazisme. (Christian Estrosi, le 26 novembre, a déclaré : "Si, à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris d'interroger sur ce qui fonde réellement l'identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être, aurions-nous évité l'atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne.") En manifestant d'ailleurs une ignorance de l'histoire tout à fait extraordinaire. Car la réalité de l'histoire allemande de l'entre-deux-guerres, c'est que ce n'était pas qu'un débat sur l'identité nationale. La différence était que les nazis étaient vraiment antisémites. Ils y croyaient et ils l'ont montré. La France n'est pas du tout dans ce schéma.

Il ne faut pas faire de confusion, mais on est quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d'avant-guerre. Il y a toutes sortes de comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L'Etat se mettant à ce point au service du capital, c'est le fascisme. L'anti-intellectualisme, la haine du système d'enseignement, la chasse au nombre de profs, c'est aussi dans l'histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozysme.

La comparaison avec le fascisme, n'est-ce pas excessif ?

Il ne s'agit pas du tout de dire que c'est la même chose. Il y a de grandes différences. Mais on est en train d'entrer dans un système social et politique nouveau, qui correspond à une dérive vers la droite du système, dont certains traits rappellent la montée au pouvoir de l'extrême droite en Europe.

C'est pourtant Nicolas Sarkozy qui a nommé à des postes-clés plusieurs représentantes des filles d'immigrés...

L'habileté du sarkozysme est de fonctionner sur deux pôles : d'un côté la haine, le ressentiment ; de l'autre la mise en scène d'actes en faveur du culte musulman ou les nominations de Rachida Dati ou de Rama Yade au gouvernement. La réalité, c'est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour faire oublier les thématiques de classe.

Propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon et Sylvia Zappi

 

Par dlj09 - Publié dans : Divers
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Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /Déc /2009 11:01

Et si Coline Serreau avait raison avec son film « la crise » ? Les scores du Front National ont souvent été interprétés comme une illustration du racisme latent des Français. Pourtant, la France a démontré une capacité d’intégration très forte, comme le montre une récente étude internationale.

L’attitude vis-à-vis de l’immigration

The Economist du 5 décembre cite une étude de Transatlantic trends qui devrait remettre les pendules à l’heure concernant l’attitude des Français à l’égard des immigrés. En effet, quand on compare les réponses des Français par rapport aux réponses d’autres pays européens ou aux Etats-Unis et au Canada, nous apparaissons comme le pays le plus tolérant à l’égard de l’immigration, et de loin !

Alors que plus de 50% des Britanniques, plus de 40% des Etasuniens et encore 30% des Allemands estiment que les immigrés prennent les emplois des locaux, ce pourcentage tombe à un plus de 15% en France. Quand plus de 50% des Hollandais, près de 50% des Allemands pensent que les immigrés légaux augmentent la criminalité, ce chiffre tombe à moins de 25% en France.

Et quand près de la moitié des Britanniques et plus de 30% des Allemands et des Etasuniens dénient aux immigrés légaux (!!!) un accès normal aux droits sociaux, ce chiffre tombe à 20% des Français. Bref, quand on compare par rapport aux autres grands pays occidentaux, la France est finalement le pays où le jugement sur les immigrés est le plus tolérant.

De nombreux facteurs

Cet état de fait a plusieurs explications. Tout d’abord, comme le note Emmanuel Todd, le taux de mariage mixte est fort en France, beaucoup plus fort que dans les pays anglo-saxons, signe d’une intégration des immigrés bien plus importante. En outre, la France a eu l’habitude d’intégrer des immigrés depuis longtemps, même si cela est également vrai pour les Etats-Unis…

D’ailleurs, lors des émeutes de l’automne 2005, les médias anglo-saxons avaient été surpris de n’y voir aucune dimension communautaire mais une dimension uniquement sociale, ce qui témoignait pour eux de la forte unité nationale Française. Mais outre cette meilleure acceptation, The Economist souligne également que l’immigration est faible en France par rapport aux autres pays européens.

En fait, la mauvaise image que nous véhiculons s’explique par une mauvaise interprétation du vote Front National. Beaucoup prenaient ce vote au premier degré, assumant une adhésion à toutes ses dérives. En fait, la géographie du vote, proche du vote communiste, indiquait un vote plutôt social, un vote contre un système incapable de venir à bout du chômage plus que contre les immigrés.

Bref, à mille lieux des clichés que nous avons trop tendance à véhiculer nous-mêmes, les Français ne sont pas racistes et sont même particulièrement tolérants à l’égard de l’immigration par rapport aux autres pays occidentaux.

Par dlj09
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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 18:19





Par le général de division Gilbert ROBINET - Ce texte est un éditorial qui sera bientôt publié dans un bulletin de promotion de Saint-Cyr (avec l’aimable autorisation de l’auteur).

L’identité nationale c’est d’abord une histoire d’amour : l’amour d’un pays, de son passé, de son présent et même du futur que l’on espère pour lui. En donner une définition est donc rigoureusement impossible. De même que l’amour entre des personnes est un hasard qui devient destin, l’identité nationale est la somme de hasards individuels qui deviennent destin collectif.

Naître Français est le fruit du hasard. Le devenir aussi, car les prétendants à la citoyenneté française, que cela soit par désir ou par nécessité, ont souvent subi, dans leur pays d’origine, des événements qu’ils n’ont pas choisis. Nés sur le sol de France ou non, ceux qui y vivent doivent l’aimer. Qu’importe la façon dont apparaît et se développe cet amour : ce peut-être le coup de foudre, ou un amour qui se construit jour après jour, voire un amour « de raison ». Qu’importe la forme de cet amour : amour passion au nom duquel on est prêt à tout donner, y compris sa vie, ou immense tendresse alimentée par les voix de tout ceux qui se sont tus après avoir apporté une pierre à l’édification de notre patrimoine commun, ou encore amour acquis « non par le sang reçu, mais par le sang versé ».

C’est l’agrégation, dans le creuset commun de la Nation, de tous ces amours aux formes diverses qui constitue notre destin commun. On pourrait aussi la nommer « solidarité nationale ». Cette solidarité a un ciment : c’est, comme le disait Ernest Renan (1), le sentiment des sacrifices que l’on a fait et de ceux que l’on est disposé à faire. Je traduis ma perception de cette affirmation : pour moi, c’est, simultanément, la commémoration du 11 novembre et l’engagement volontaire, dans l’Armée de terre, du jeune Français qui sait qu’il risque de partir en opération en Afghanistan, ou ailleurs, où il risquera sa vie.

Renan disait aussi qu’une Nation est à la fois un passé et un « plébiscite de tous les jours ». « Une Nation suppose en effet un passé, mais elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune » disait-il encore (2). Cela ne vous fait penser à rien ? Ne peut-on pas dire la même chose à propos d’un couple qui vit une histoire d’amour qui, dès lors, constitue son identité commune ? Mais, comme Georges Brassens osait surenchérir sur Paul Valéry dans une « Supplique pour être enterré sur une plage de Sète » (tiens, j’ai cité deux éléments éminents, quoique différents, de notre identité nationale !), j’ose compléter la pensée du grand maître en inférant que, selon moi, l’identité nationale c’est précisément le dialogue permanent entre le passé, le présent et l’avenir envisageable d’une Nation.

Certains seraient tentés de définir la Nation autour de la République et de la laïcité, d’autres autour des valeurs chrétiennes, d’autres encore en se référant à l’héritage de Pascal ou Montesquieu, de Hugo ou Zola, de Sartre ou Aron. Qu’importe si ce sont là, pour les uns ou pour les autres, leurs façons particulières d’exprimer leur amour de leur pays ! Ce qui compte, c’est la finalité, c’est à dire la constitution, autour de ces valeurs variées, d’une conscience morale partagée.

Bien sûr, pour tenter de dessiner les contours de l’identité nationale peuvent aussi être avancées des considérations relatives à la race, à la langue, à la religion, aux fleuves et aux rivières, aux montagnes et aux collines, aux pâturages et aux vignobles, aux châteaux, aux églises, à toutes les vieilles pierres qui témoignent de l’œuvre et, souvent, du génie de nos pères bref, à tout ce qui constitue l’Histoire de notre pays. Une Histoire, soit dit en passant, qui est une. On ne peut la découper en rondelles : il faut la prendre tout entière ou la laisser. C’est Marc Bloch qui disait (3) : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ».

Alors voilà, moi j’aime mon pays et vous aussi, je le sais. Depuis Coët, soit depuis 40 ans bientôt, je ne vous ai jamais oubliés pas plus que nos voraces. Année après année, mon affection pour vous a grandi dans le secret de mon souvenir. Les landes bretonnes ont créé entre nous des affinités (au sens littéral du terme) si fortes que les liens qui nous unissent sont indissolubles comme le sont les liens du sang. Je me sens avec vous en analogie tant je vous ressemble et tant vous me ressemblez. Tiens, j’ai décrit là une identité, la nôtre, l’identité Saint-Cyrienne qui est une partie indissociable de notre identité nationale.

1 : Lors d’une conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882 et intitulée : « Qu’est-ce qu’une Nation ? ». 2 : Ibid 3 : En 1940, dans son livre « L’Etrange Défaite ».

Par dlj09 - Publié dans : Divers
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 17:18
  • Intervention d'Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit constitutionnel

Dans l’article intitulé « Haute trahison », que j’ai publié le 9 octobre 2007 sur le site www.marianne2.fr, j’ai qualifié de « coup d’Etat » le fait, pour le président de la République, de faire ratifier par voie parlementaire un « traité modificatif » en réalité identique à 90% au traité établissant une constitution pour l’Europe pourtant rejeté par les Français lors du référendum du 29 mai 2005. On m’a dit « Tu vas fort ! » mais puisque Pierre Lefranc reprend le terme en appuyant, l’onction gaullienne m’est accordée, donc je persiste et je signe.

           

Qu’est-ce qu’un coup d’Etat ? On utilise le plus souvent ce terme pour désigner une prise de pouvoir illégitime tendant à renverser un gouvernement établi ou, à l’inverse, le maintien de force au pouvoir d’un individu ou d’une équipe qui a perdu les élections. Dans tous les cas, c’est le refus de s’incliner devant le verdict des urnes, conformément à l’ordre constitutionnel établi, qui conduit à la qualification de coup d’Etat. Dans d’autres cas c’est une violation grave d’un principe constitutionnel majeur, généralement aussi destinée à renverser le régime, qui est ainsi qualifiée. Par exemple, lorsque Louis-Napoléon Bonaparte, n’ayant pu obtenir le vote d’une révision constitutionnelle pour proroger son mandat, dissout l’Assemblée le 2 décembre 1851 alors que la Constitution de 1848 ne permet pas la dissolution, il commet évidemment un coup d’Etat. C’est d’ailleurs aussi à partir d’accusations d’inconstitutionnalités répétées que François Mitterrand a qualifié la pratique gaullienne du régime de la Vème République de « coup d’Etat permanent ».

Or, de quoi s’agit-il dans notre affaire de traité « modificatif » européen sinon, précisément, de refuser ostensiblement de d’incliner devant le verdict des urnes rendu tout à fait régulièrement et massivement le 29 mai 2005 en vertu d’un référendum organisé dans le strict respect des formes constitutionnelles ?

 

Sans doute la Constitution de 1958 n’interdit-elle pas expressément, comme la Constitution californienne, de modifier ou abroger une loi référendaire par une loi parlementaire. Mais il y a des principes supérieurs de notre texte constitutionnel dont cette règle découle implicitement : « La France est une république (…) démocratique. (…) Son principe est : gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. (…) La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Il va sans dire que les mandataires n’ont pas le droit moral de violer la volonté directement et clairement exprimée par les mandants. Le Conseil constitutionnel lui-même, en se déclarant incompétent pour contrôler les lois référendaires qui sont « l’expression directe de la souveraineté nationale » reconnaît que la loi référendaire est d’une essence supérieure à la loi parlementaire et que l’on ne peut les mettre sur le même plan.

Logiquement d’ailleurs, à quoi servirait-il de soumettre un projet de loi au peuple si le parlement pouvait aussitôt ignorer et piétiner la volonté populaire ?

En réalité nous sommes en face d’un double coup d’Etat, formel et matériel. Formel parce que l’on nous fait passer par voie parlementaire un traité refusé par voie référendaire, matériel parce que l’objet de cette procédure, le traité de Lisbonne, comme son prédécesseur, abandonne le gouvernement démocratique de la France à la gouvernance technocratique de l’Europe. Le verdict apparaîtra dans la décision du Conseil constitutionnel qui ne pourra pas dire autre chose de ce traité que ce qu’il a dit du précédent dans sa décision de 2004 : le texte porte atteinte aux « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale » et ne pourra être ratifié qu’après révision constitutionnelle. C’est le peuple français que l’on dépouille ainsi de la maîtrise de son destin, et le Dictionnaire constitutionnel (PUF, 1992) parle aussi de coup d’Etat lorsque les autorités légitimes abandonnent le pouvoir à des institutions sans titre pour l’exercer, l’armée par exemple ou … la commission européenne. On appelle cela un « coup d’Etat par consentement mutuel ».

 

Les auteurs de coups d’Etat ont tous un point commun, celui de tenter de camoufler le caractère illégitime de leur acte par des mensonges et dissimulations. Et nous sommes servis depuis quelques mois en la matière.

On nous a d’abord annoncé un mini-traité simplifié qui ne reprendrait que les dispositions de la Constitution européenne « n’ayant pas fait l’objet de contestations ». A notre connaissance les Français n’ont eu à se prononcer, par un « oui » ou un « non » global, que sur l’ensemble du traité. Celui-ci ne leur a pas été proposé par tranches comme c’est le cas dans certains référendums à questions multiples. Nous avons dit « non » à tout le traité et, effectivement, on a constaté pendant la campagne que toutes les dispositions étaient contestées par les uns ou les autres. Certains s’offusquaient principalement des symboles fédéraux, d’autres de la charte des droits fondamentaux, d’autres du principe de concurrence libre et non faussée, d’autres encore de la primauté ou de l’extension de la règle de la majorité, chacun avait quelque chose à redire à une ou plusieurs dispositions. On pouvait sans doute apercevoir que le non de gauche était plus sensible au recul de l’Etat providence et celui de droite à celui de l’Etat régalien, mais tout, dans ce traité a été contesté. On ne voit donc pas comment le président de la République pourrait se permettre de prétendre que nous aurions en réalité accepté les trois quarts de ce texte, c’est un mensonge éhonté.

On nous assène aussi qu’en élisant le candidat Sarkozy les Français auraient validé par avance la ratification parlementaire du mini-traité annoncé. C’est un comble ! D’une part ce n’est pas du tout un mini-traité que l’on nous sert mais 90% du précédent, d’autre part confondre une question référendaire et un programme électoral est une énormité politique et constitutionnelle. Jamais aucun électeur n’approuve l’intégralité du programme d’une candidat ou d’une liste, il choisit celui dont le programme est globalement le plus proche de sa sensibilité ou, simplement, celui qui lui déplaît le moins. Prétendre que les électeurs auraient approuvé sans nuances l’intégralité du programme sarkozyste est d’autant plus malhonnête que les principaux candidats étaient tous favorables au fédéralisme européen et qu’on ne voit pas quelle alternative se serait offerte aux électeurs. Jamais aucun politiste, aucun constitutionnaliste ne pourrait affirmer qu’en votant pour le candidat Sarkozy les Français auraient ratifié par avance le traité de Lisbonne, c’est une aberration intellectuelle.

Mais c’est aussi une injure que de sous-entendre que les Français seraient assez sots et inconstants pour approuver en mai 2007 un traité constitutionnel qu’ils ont refusé en mai 2005. On nous prend pour des écervelés.

 

Alors puisque double coup d’Etat il y a donc bien, quelle peut en être la sanction ? Lorsque le maire d’une commune pioche dans les caisses publiques pour se construire une piscine nous nous tournons naturellement vers le Code pénal pour chercher comment cela s’appelle et comment c’est puni. Quand un président de la République viole les droits du peuple en accompagnant sa forfaiture de moult tromperies, on doit naturellement se tourner vers la Constitution pour voir comment cela se nomme et quelle en est la sanction.

Les juristes s’accordaient autrefois à considérer que le crime de haute trahison était constitué en cas d’atteinte grave à la démocratie ou à la séparation des pouvoirs. Dissoudre l’assemblée dans des conditions illicites, recourir irrégulièrement aux pouvoirs de crise ou encore ignorer effrontément les résultats d’un référendum constituent assurément des actes de haute trahison. Aux Etats-Unis, où le pouvoir judiciaire est plus sacré que chez nous, ce sont, par exemple, les obstructions à la justice ou le parjure qui peuvent justifier la destitution du président.

La notion symbolique de haute trahison a cependant été effacée de notre Constitution par la révision du 23 février 2007 qui lui a substitué l’expression affadie et plus banale de « manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat » (voir Anne-Marie Le Pourhiet, Manuel de droit constitutionnel, Economica,  2007). Bien qu’il soit difficile de cerner cette notion insignifiante, on ne peut pas nier que le fait de bafouer la volonté populaire et de chercher à tromper les citoyens en leur présentant comme un traité « simplifié » la copie conforme de celui qu’ils ont rejeté, constitue un manquement grave aux devoirs d’un chef d’Etat démocratique manifestement incompatible avec la probité qu’implique son mandat.

C’est donc par une opération très classique de qualification juridique des faits que l’on peut conclure, sans forcer, à la possible mise en cause de la responsabilité du président de la République par le parlement réuni en Haute Cour. Au lieu de quoi nos parlementaires vont sans doute plutôt choisir de se faire complices du coup d’Etat en s’empressant de réviser la Constitution française et de ratifier le traité de Lisbonne.

Le rapport du comité Balladur sur les institutions, remis sur sa demande au président de la République est intitulé, sans rire, « Une Vème République plus démocratique »… Au moment même où ce président s’apprête à s’asseoir sur la volonté du peuple français, à tel point qu’on ne voit plus ce qui distingue notre pays d’une république bananière, le titre de ce rapport prend des allures de provocation.

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Jeudi 26 novembre 2009 4 26 /11 /Nov /2009 17:35



Quand Nicolas Sarkozy a créé, aussitôt après son élection, un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, on a entendu un tollé de protestations dans les milieux intellectuels. On revenait à Vichy ! Le 31 mai 2007, trente-six organisations, dont le PCF, la LCR, la FSU, le Mrap et la LDH fustigeaient le concept d’identité nationale qui, selon elles, s’inscrirait "dans la tradition d’un nationalisme fondé sur la méfiance et l’hostilité aux étrangers, dans les moments de crise".

Le 22 juin 2007, 200 universitaires bénéficiaient de la page une de "Libération" et s’élevaient contre "la dénomination et les pouvoirs dévolus" à ce nouveau ministère.

A un moment où il est difficile de protester contre les sifflets de La Marseillaise sans subir les frondes de toute une gauche compassionnelle, le livre de Daniel Lefeuvre et Michel Renard "Faut-il avoir honte de l’identité nationale", est une véritable aubaine pour les Républicains qui en ont plus qu’assez du travail de démolition contre l’idée de nation et du terrorisme idéologique de certains intellectuels médiatisés. Cet ouvrage, dans ce contexte, est donc une oeuvre de salubrité publique qu’il faut lire, et faire lire autour de soi.

C’est un remarquable travail de détricotage du discours simpliste véhiculé depuis plusieurs décennies : Identité nationale = xénophobie = racisme = extrême droite.

Pourtant ailleurs dans le monde on a le droit (voire le devoir ) de se reconnaître une patrie et de l’aimer : 85 % des Canadiens disent éprouver un sentiment d’appartenance très fort, 78 % des Suisses se disent très fiers de leur pays, 72 % des Allemands s’affirment patriotes, et ni les Chinois, ni les Américains, ni les pays africains ne donnent l’impression de cracher sur ce sentiment. Pourquoi donc la France devrait-elle avoir honte de ce qui, ailleurs, est considéré comme une fierté ?

La Marseillaise, qui fut donc sifflée pour la troisième fois en moins de dix ans, est-elle un chant sanguinaire ? Oui, disent de nombreuses élites de gauche, qui excusent, quand ils ne justifient pas, ces sifflets. Non, disent les auteurs, et les républicains, qui, rappelant le contexte historique dans lequel cette chanson fut écrite, prouvent que le "sang impur" n’a aucune connotation raciste mais concerne les ennemis de la démocratie, de la République et de ses valeurs, tout simplement ! N’oublions pas que des Résistants le chantèrent avant d’être fusillés par les nazis !

Cet ouvrage, fort bien écrit, retrace, par passages, une histoire de notre pays, autour de l’identité nationale. Par petits chapitres assez brefs, il répond sans concession à toute l’argumentation véhiculée par des sociologues comme Gérard Noiriel ou Suzanne Citron, toujours pressés de traduire l’identité nationale comme un phénomène de droite forcément nationaliste.

A travers plusieurs époques marquantes de notre histoire, il montre que le sentiment national a été souvent repris par le mouvement progressiste, contre le camp conservateur.

Ce livre se démarque de toute notion raciste de la Nation. Il stigmatise la vision réactionnaire d’un Charles Maurras, pour qui l’élément fédérateur de la nation est la religion, et qui entend en finir avec l’héritage de 1789.

Il ne refuse aucun grand débat, notamment sur l’immigration, l’intégration et l’assimilation. S’il se félicite de ce que les immigrés ont amené à la France, il n’oublie de rappeler également ce que le creuset républicain a amené aux immigrés qui ont voulu s’intégrer. Il ne fuit pas les problèmes posés, aujourd’hui, par une frange de l’immigration qui veut s’appuyer sur le communautarisme, et refuse les valeurs du pays d’accueil, ou de naissance.

Il évoque le danger de la Charte régionale des langues minoritaires, dans l’éclatement de la Nation. Il aborde sans faux fuyants l’islam d’aujourd’hui, et son rôle dans la remise en cause de l’identité nationale. Il montre le rôle dangereux joué par un Tariq Ramadan, et par les discours haineux de certains rappeurs contre notre pays.

Rappelant que la laïcité fait partie de l’identité nationale, et opposant la fermeté laïque à la tolérance compassionnelle, cet ouvrage montre qu’on peut être attaché à l’identité nationale, en étant un adversaire de la xénophobie.

L’historien Maurice Agulhon, souvent cité dans l’ouvrage, cherchait à distinguer le patriotisme et la xénophobie, dans "Histoire vagabonde".

"Un xénophobe déteste avant tout le voisin qui le gêne - et surtout si le voisin est différent de lui par les coutumes et la couleur de la peau - et même si ce voisin est juridiquement un compatriote. La xénophobie viscérale, à courte, vue, bourrée de contradictions, génératrice de violences ou de révoltes, est de toute évidence nuisible à la cohésion nationale, et donc à l’intérêt national. Loin de traduire un attachement à la patrie, elle révèle l’indifférence à ses plus simples devoirs, et l’oubli de son plus élementaire enseignement. Décidément, le long cycle historique d’autojustification française qui, du temps de Jeanne d’Arc à celui de Charles de Gaulle, avait nourri la Nation d’un orgueil souvent excessif mais tout autant générateur d’une certaine tenue morale, a connu une crise, et a besoin de relance".

Pour faire aimer la France, et donner envie de l’intégration, il faut d’abord aimer son pays, son histoire, la Nation et la République, et cesser, par haine de soi ou par culpabilité post-coloniale, de continuer à les salir systématiquement (1). S’il faut apporter un reproche à l’ouvrage, certaines périodes, comme la grande boucherie de 1914, auraient peut-être mérité une lecture plus critique, quant à l’utilisation du sentiment national par les possédants.

Quelle plus belle réponse à apporter à ceux qui entretiennent cette confusion que les propos de l’historien britannique Theodore Zeldin, dans "Histoire des passions françaises".

"Aucune nation, aucune démocratie ne peut écrire sa propre histoire sans reconnaître à la France une dette ou une inflence directe. L’histoire de France aura toujours un sens pour l’histoire universelle".

Espérons que les auteurs de cet ouvrage salutaire auront droit à quelques plateaux télévisés, et à des interviews dans les grands médias. Espérons surtout que ce livre facilite, autour de cette question fondamentale, un vrai débat, où les arguments remplacent les jugements sommaires.

Pierre Cassen

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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 19:14

Supporteurs de l'équipe d'Algérie dans les rues de Marseille après la qualification de leur équipe pour le Mondial 2010. Quelque 140 personnes ont été arrêtées dans toute la France dans la nuit de mercredi à jeudi après des incidents en marge du match de football Algérie-Egypte. (Reuters/Jean-Paul Pélissier)


Le nombre impressionnant de drapeaux algériens hier soir à Paris et dans nos grandes villes, tenus fièrement à bout de bras par de jeunes gens heureux de la victoire de l'Algérie sur l'Egypte dans le cadre du mondial de football, a de quoi inquiéter.

Ces scènes sont inquiétantes parce qu'elles sont massives (on évoque des rassemblements de plusieurs dizaines de milliers de personnes), et surtout parce qu'elles réunissent en grande majorité de jeunes Français, souvent issus de la troisième génération !

L'intégration a donc à ce point échoué que des dizaines de milliers de jeunes Français, qui n'ont pas d'autres liens avec l'Algérie qu'un grand-père ou un arrière-grand-père et qui n'y ont même la plupart du temps jamais mis les pieds, préfèrent fêter la victoire de l'Algérie plutôt que celle de leur pays, la France ?

Cet échec de l'intégration reflète les compromissions de nos dirigeants depuis des décennies, eux qui ont été incapables de promouvoir et de faire respecter sans faiblesse les valeurs de notre République.
Ils n'ont pas pu inculquer à ces jeunes l'amour de la France, parce qu'eux-mêmes ne l'aimaient pas beaucoup, et la respectaient si peu. Ils n'ont pas eu le courage de rappeler avec conviction, mais fermeté, des principes essentiels, comme la laïcité, le respect du français, et l'amour de son pays.
Ils ont préféré regarder vers l'Europe, cette machine à défaire les nations, et vers l'Amérique, d'où ils ont importé sans le dire le poison du communautarisme et où ils viennent de trouver sur une étagère poussiéreuse la discrimination positive.

Il est temps de réagir. Un pays qui ne se respecte pas ne peut pas être respecté. 
Un pays qui se respecte, c'est un pays qui n'a pas honte de ses valeurs. Un pays qui se respecte est un pays qui croit en son avenir, qui est fier de son histoire. La politique de repentance systématique de ces dernières années, poursuivie par Nicolas Sarkozy contrairement à ses promesses de campagne, a contribué à rendre l'intégration impossible.

 

Plus inquiétantes encore sont ces multiples scènes d'émeutes qui ont émaillé la soirée en vert et blanc d'hier, ces scènes durant lesquelles des drapeaux français ont été brûlés. Outre le fait qu'elles rappellent que l'insécurité n'a pas stoppé sa progression depuis que Nicolas Sarkozy en a la charge, 2002, elles démontrent que l'échec de l'intégration se paie très cher, moralement et physiquement.

 

Que se passera-t-il demain si l'Algérie perd contre la France ? Quel camp choisiront ces dizaines de milliers de jeunes ? Comment exprimeront-ils leur colère ?

 

On peut craindre de connaître les réponses à ces questions. 30 ans de lâcheté de nos "élites", de reculades et de haine de soi se paient au prix fort.

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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 17:44

1989-2009 : L’EUROPE DU CONTRE-SENS

L’effondrement du système soviétique et la chute du mur de Berlin fondèrent t-ils l’Union Européenne, quatre ans avant le traité de Maastricht ? On ne cesse et on ne cessera de nous le répéter à l’occasion du vingtième anniversaire.

A coup sûr, l’écroulement à l’Est démontra la puissance de l’économie de marché et de la liberté comme principe social face au totalitarisme, qui n’eut plus comme ressource qu’un véritable sabordage. Voulant lâcher du lest pour sauver l’essentiel au cœur de l’empire russe, Michaïl Gorbatchov fit de l’Europe une monnaie d’échange avec l’Ouest. Mais l’ouverture progressive projetée par ses alliés réformateurs se transforma instantanément en débâcle, qui devait tout emporter.

On a pu dire que sans l’initiative gorbatchévienne, rien n’eut été possible, que le changement au sommet fut la clef de la formidable révolution pacifique qui mit fin à la guerre froide. Et sans doute, sans la levée de l’hypothèque militaire et nucléaire, les rythmes et les modalités du bouleversement en eurent été très différents et retardés. Mais la fin du système soviétique en Europe de l’Est n’en était pas moins inéluctable. Son échec était programmé dès les années cinquante avec les soulèvements de Berlin et de Budapest, puis avec la tragédie de Prague en 1968, et avant que le double pouvoir en Pologne en annonce les ultimes craquements.

On nous dira aujourd’hui que les mérites et l’attrait intrinsèques du capitalisme triomphant ont permis ce changement d’époque, et c’est naturellement une part importante de la vérité. Mais l’Union Européenne, championne tout azimut de l’économie mondialisée et de la techno-gouvernance bureaucratique sera évidemment bien en peine de se souvenir qu’il y eut d’autres moteurs tout aussi puissants à cette clôture finalement heureuse de la guerre froide. En 1953 et en 1989, ce furent les Allemands de l’Est qui furent les éléments moteurs des premières fissures comme du collapsus final. Et dans l’intervalle, plusieurs centaines payèrent de leur vie ce “vote avec les pieds” qui poussa plusieurs millions d’entre eux à fuir en RFA avant que le Mur de Berlin ne soit érigé et ferme définitivement la frontière. Car c’est évidemment en Allemagne que le sentiment d’oppression fut paroxystique, puisque que c’est là que le rideau de fer sépara hommes et femmes d’une même nation, alors qu’il respecta ailleurs, peu ou prou, les frontières antérieures. Véritable verrue au cœur de l’Europe soviétisée, la RDA adopta logiquement un régime encore plus caricatural et désincarné qu’ailleurs pour justifier cette partition. Bâtir une seconde Allemagne, qui eut été l’antithèse de l’Allemagne réelle présentée comme organiquement coupable du nazisme, s’est avéré une utopie et une abstraction sans avenir. Outre que le discours stalinien ne put jamais faire totalement oublier ni la politique de la “troisième période” qui contribua si fortement dans les années vingt à la venue de Hitler au pouvoir, ni le pacte germano-soviétique, elle s’est heurtée à cette réalité profonde, tenace, faite du sentiment d’appartenance à ce mélange complexe d’histoire, de langue, de culture, de souvenirs d’enfance et de rêves d’avenir, de raison et d’émotion. C’est plus qu’ailleurs en Allemagne qu’on eut pu imaginer l’idée nationale éradiquée en raison de la monstruosité nazie. C’est au contraire, en raison même de la puissance du sentiment national que l’Allemagne fut l’épicentre de l’effondrement de l’ancienne Europe de l’Est, et c’est dans les brèches ouvertes à l’Eté 1989 que les Allemands de l’Est décidèrent de fuir en masse, donnant ainsi le coup de grâce au mur de la honte, puis à tout le glacis soviétique. “Wir sind dasVolk” se mua naturellement en quelques semaines en “Wir sind ein Volk” pour précipiter en une fraction d’histoire une réunification encore impensable dix ans auparavant.

L’échec social et économique du monde soviétique s’est alors conjugué avec son incapacité à penser la nation, véritable point aveugle du marxisme, dans sa genèse comme dans sa dégénérescence totalitaire. Au cœur des soulèvements de Budapest et de Prague, il y eut le même refus de l’oppression nationale, le même refus de voir l’histoire de ces peuples, si intimement arrimée avant 1945 à celle de l’Europe de l’Ouest, remplacée par la logomachie d’une lutte des classes censée transcender l’histoire réelle.

L’Union Européenne est aujourd’hui à plus d’un titre aveugle et amnésique sur les circonstances historiques réelles de sa naissance. Sa volonté de passer par dessus les nations, en continuant à agiter le passé nazi comme un spectre toujours souterrainement à l’oeuvre, se heurtera à sa manière aux mêmes impasses qu’hier l’Europe de l’Est.

Cette impasse est d’autant plus inéluctable que sa réduction de l’histoire à une mécanique institutionnelle, à une démocratie habermasienne sans attache nationale, se conjugue avec l’uniformisation marchande de toute la société. Or, si il ya aujourd’hui encore en Allemagne une certaine “Östnostalgie”, dont témoignent en partie les scores de “Die Linke”, c’est parce que l’Europe de l’Est d’avant la chute du Mur avait, en dépit des régimes dictatoriaux, avait gardé ce parfum tout droit sorti des années vingt et trente d’un monde où tout n’était pas encore vendu, où la finance inhumaine n’essayait pas de tout recouvrir, où la vie quotidienne avec ses particularismes et ses traditions, ses villes sans publicité, semblaient en continuité avec un passé vivant. Une “société civile” avait survécu au fascisme, à la guerre et à l’occupation soviétique et elle prit conscience de façon sans cesse croissante du profond fossé d’avec un pouvoir devenu encore plus artificiel et étranger que du temps de Franz Kafka. Véritable paradoxe du monde bureaucratique de l’Est d’autrefois, cette “société civile” aura contribué à stabiliser les régimes avant de basculer dans l’opposition.

Or, la logique oligarchique qui s’est installée dans l’Union Européenne, faite de technocratisme, de mépris des nations et d’intérêts financiers bien compris, génère aujourd’hui le même rejet progressif, ce même sentiment qu’il y a « eux et nous », et dont témoigne l’abstention massive et persistante à tous les scrutins européens.

L’Union Européenne, digne des trois petits singes chinois, ne voit pas, n’entend pas, et n’a rien à dire. Elle est, quoiqu’elle en dise, elle aussi héritière de la deuxième guerre mondiale, où des logiques d’empire tentèrent de faire disparaître les nations d’Europe rendues en elles-mêmes responsables des deux conflits mondiaux.

Sa négation des nations, sa volonté farouche de remplacer l’histoire réelle par une mécanique économique de concurrence sans limite et sans frontières la conduira à sombrer comme le bloc de l’Est autrefois. Il nous reste pour autant à penser une autre histoire européenne, faite de nations libres et solidaires, pour que la page se tourne.

François MORVAN - 7 novembre 2009

Par dlj09 - Publié dans : Divers
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /Nov /2009 23:09

Les dix dernières années ont démontré la faillite de la globalisation néolibérale. Pourtant, certains parient que le salut viendra du cadre global. Et si, tout simplement, ce cadre n’était pas adapté à une quelconque expression de l’intérêt général et que seul le cadre national le permettait ?

Quels intérêts sert la globalisation néolibérale ?

Un examen froid de l’évolution des dernières décennies montre qu’il y a deux grands gagnants à la globalisation. Les premiers sont le 1 % des ménages les plus riches, dont les revenus représentent près de 20% des revenus totaux aux Etats-Unis. Plus fort, une étude montre que les revenus des 0.1% des ménages les plus riches y ont progressé quatre fois plus vite que la moyenne (8% du total). Les autres gagnants sont les actionnaires qui extraient une part croissante des richesses.

Certains crient volontiers à une conspiration mondiale qui viserait à asservir 99% de la planète. Je n’y crois pas. Joseph Stiglitz lui-même, pourtant très dur vis-à-vis du FMI, affirme qu’ils agissent en pensant sincèrement servir l’intérêt général. Pour lui, la racine du problème vient du fait de confier des pouvoirs politiques à des non politiques (FMI, banques centrales…). Coupés de la réalité et sans système de pensée alternatif, ils croient réellement que la libéralisation est porteuse de progrès.

La nation, cadre indépassable de l’intérêt général

Frédéric Lordon souligne bien qu’ « en appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » et que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ». En clair, le processus de globalisation est intrinsèquement lié à des politiques d’inspiration néolibérale puisqu’elle organise l’absence de prise du politique.

En fait, de plus en plus d’intellectuels, y compris de gauche, reconnaissent aujourd’hui que seul le cadre national permet une expression de l’intérêt général. Les nations sont elles-mêmes structurellement l’expression d’un bien commun, où une minorité accepte le choix démocratique d’une majorité lors des élections, et où la solidarité entre membres de la communauté nationale s’exprime de multiples manières, notamment à travers le système de sécurité sociale ou les services publics.

Vers une re-internationalisation

Je me permets d’emprunter ce terme à Frédéric Lordon, qui l’utilise dans son dernier livre car il me semble parfaitement résumer ce que nous devons faire pour combattre l’anarchie néolibérale. Le progrès humain doit redevenir le but de nos sociétés au lieu de cette volonté de liberté tellement absolue qu’elle vire à l’anarchie, à la loi du plus fort et donc à un nivellement par le bas salarial, social, environnemental, démocratique et républicain. Au 21ème siècle, plus que jamais, l’homme aura besoin des nations.

Bien sûr, les défenseurs de la globalisation diront que les nations sont responsables des guerres et ferons un parallèle avec l’Albanie. Mais ne sont-ils pas les promoteurs d’une guerre économique de plus en plus violente (délocalisations, crises, suicides) ? Le cadre plus national des politiques des Trente Glorieuses était plus pacifique... Enfin, cela ne signifie pas fermeture à l’autre, bien au contraire. C’est parce que nous serons bien dans notre pays que nous serons d’autant plus ouverts aux autres.

La globalisation néolibérale produit un asservissement des hommes à des dogmes abstraits qui ne profitent qu’à une petite minorité. Le retour aux nations, et aux frontières, est un préalable indispensable pour refaire du progrès humain pour tous l’objectif de nos sociétés. Voilà un vrai débat sur l’idée nationale !

Par dlj09
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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 13:17


Dans « Jusqu’à quand », publié en septembre 2008, Frédéric Lordon livrait une analyse passionnante des mécanismes de la crise. Dans « La crise de trop », il affine son analyse et développe ses propositions.

Les causes de la crise

Pour l’auteur, il y a deux raisons principales à la crise économique que nous traversons, deux contraintes à laquelle nos économies se sont soumises, « celle de la finance, qui exige la rentabilité actionnariale, et celle de la concurrence qui veut la compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les inégalités ». Une analyse proche de celle de Robert Reich dans « Supercapitalisme ».

Il souligne que « l’origine réelle (de la crise), c’est l’insuffisance des salaires » et demande si « les ménages se seraient endettés pour le plaisir ? Ou plutôt parce que l’évolution de leur revenu ne leur laissait pas d’autre choix ? » Il parle à raison d’un « capitalisme à basse pression salariale » et montre que cette basse pression épargne le 1% de la population qui a vu ses revenus fortement progresser (+19% de 1998 à 2006 selon Camille Landais et même +32% pour 0,1% de la population, contre 4% pour 90% de la population).

Frédéric Lordon souligne aussi la responsabilité de l’administration Clinton, qui a abrogé le Glass Steagall Act, qui limitait la concentration bancaire. Il souligne le comportement indécent des banques, en citant l’exemple de Merrill Lynch, dont le président n’a pas hésité à distribuer plus de 4 milliards de dollars de bonus avant sa reprise par Bank of America, alors que l’Etat fournissait 20 milliards d’aides publiques. Il rappelle que même The Economist avait alors parlé de « racket » et « pillage »…

La responsabilité des politiques

Surprise, Frédéric Lordon exonère les banquiers de toute responsabilité. Pour lui, ils profitent du système que les politiques ont bien voulu construire. Il souligne que « la crise n’est pas simplement financière » et vient des structures économiques que les gouvernements ont construites depuis des années. Pour lui, « lorsque les structures sont installées, il ne faut pas s’étonner que les agents qui y sont plongés se comportent comme ces structures les déterminent ou les autorisent à se comporter ».

Il souligne que « les Etats ont été les instituteurs des marchés, et que la mondialisation, qui a si dramatiquement restreint la marge de manœuvre des politiques publiques, a été le fait d’autres politiques publiques ». Suit une critique radicale et virulente de ce qu’il appelle « le socialisme de gouvernement », qui est un responsable majeur de la déréglementation. Il dénonce de manière croustillante les éditorialistes schizophrènes du Monde et de Libération ainsi que les dirigeants socialistes.

La chronologie est édifiante. En 1986, Pierre Bérégovoy présente la loi de déréglementation des marchés financiers. En 1988, la directive Delors-Lamy vise à réaliser la pleine mobilité des capitaux, faisant « du marché financier européen un terrain vague de la finance, ouvert à tous les vents ». Il cite la baisse de la fiscalité sur les revenus du capital (Bérégovoy, 1990), le régime fiscal favorable des stock-options (Strauss-Kahn, 1998) ou l’épargne salariale (Fabius, 2001)…

Il attaque également le rapport Attali, promoteur « d’une concurrence efficace et un système financier capable d’attirer du capital ». Il proposait « d’harmoniser les réglementations financières et boursières avec celles applicable au Royaume-Uni pour ne pas handicaper les acteurs français » et de « modifier la composition des commissions et des collèges de régulateurs pour que les champions de la finance puissent s’exprimer et influencer la position du Haut Comité de place ».

La mondialisation en cause

« En appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » : Frédéric Lordon décrit bien l’impasse des solutions globales, qui n’ont jamais fait autre chose que pousser l’agenda néolibéral. Il souligne sa proximité avec Joseph Stiglitz en affirmant que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ».

Pour lui, les marchés financiers sont l’exemple le plus pur du marché libéralisé, avec toutes les conséquences que cela a pu avoir. Selon lui, il manque « une authentique communauté politique constituée » qui pourrait réguler le marché. Les Etats-nations sont donc  une solution mais il croit également à une solution européenne, même s’il reconnaît que l’Europe actuelle fait plus partie du problème que de la solution. Il voit cependant dans les violations récentes et répétées des traités un motif d’espoir.

Il attaque les commissaires qui lui font « penser à des témoins de Jéhovah, qui préfèrent laisser mourir plutôt que d’offenser leurs interdits de la transfusion ». Il qualifie la Commission de « nuisible » soulignant qu’elle veut « couper une jambe aux banques au moment où l’on voudrait qu’elles marchent à nouveau ». Mordant, il parle de son « délire » qui reviendrait à « arrêter une ambulance parce qu’elle vient de passer à l’orange en se rendant sur une scène de carambolage ». Pour lui, « la Commission a perdu tout sens commun ».

L’analyse de Frédéric Lordon a le don d’être intellectuellement passionnante mais elle est également distrayante à lire, comme le montre les dernières citations qui donnent un piment bien agréable à la lecture.

Source : « La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard

Par dlj09
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